Ce qu'il nous faut c'est la phrase tout terrain, insubmersible, intraveineuse, la
                      transfusion de l'âme à l'âme. J'entre en vous par l'évènement, par le détail, par
                      le rêve qui devient réalité, par la réalité devenue rêve, par les premières vagues
                      de l'avenir qui lampent le présent

                      J'ai dépassé la vitesse du sang, le temps a cessé de m'être ennemi, il
                      m'accompagne, me fait visiter ses laboratoires, ses jardins, ses replis, ses
                      panoramas fantasmagoriques et ralentit le pas pour me laisser souffler.

                      Ce qu'il nous faut, c'est la parole vivante, qui bondit d'une cervelle à l'autre sans
                      coup férir, avec le naturel des oiseaux et des fleurs qui finissent toujours par
                      revenir au poème.

                      Ce qu'il nous faut, c'est la poésie génitrice qui franchit les biefs et les obstacles,
                      sans perdre ses idées ni ses plumes, les chemins de la sève, les catacombes de
                      la mémoire, la page ciselée polie à la main, le mot-action se propageant comme
                      le feu dans l'universelle conscience.

                      Regardez cet arbre, il naîtra dans quatre siècles, cette lunette colossale qui
                      contrôle la circulation dans les beaux quartiers de la lune, à quinze cents années
                      d'ici. Regardez ces hommes et ces femmes qui déjeunent sur la terre, soupent
                      sur Vénus et dansent au son de musiques étranges, pour fêter l'avénement de
                      l'an trois mille.

                      J'écrivais ce poème en mil neuf cent soixante dix-huit, à cette époque l'humanité
                      était en projet - illisible par plus d'un côté, ployant sous les ténèbres et
                      bric-à-brac d'une technologie balbutiante. L'argent, plus que la pesanteur, nous
                      contraignait à toutes sortes de contorsions.

                      Pour beaucoup, l'amour n'était qu'une façon de boire. Insecte délirant, l'homme
                      détruisait l'homme à tout propos, tandis que la femme, source de vie, nageant
                      entre paupière et genou, le berçait, musique à la surface des yeux, toujours une
                      île de côté.la